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LAlliance Française face à son avenir lautonomie du réseau international mise en cause LAlliance française, une association plus que centenaire qui regroupe des milliers de francophiles, artisans dune promotion inlassable du français aux quatre coins du globe, est en proie à une dissension profonde. La cohésion même du mouvement est menacée par une initiative controversée, un projet de « Charte », qui cherche à codifier les rapports entre les différents intervenants, jusquici solidarisés par un simple pacte damitié. Ce projet est perçu par la base comme un moyen détourné de diluer lautonomie dentités présentement souveraines et de donner au Ministère des Affaires étrangères (MAE) un plus grand contrôle sur leurs activités. Présenté lors du colloque 2003 par le Secrétaire général, Jean-Claude Jacq, la « Charte », oppose désormais les pouvoirs publics à un contingent grandissant de bénévoles qui animent un réseau denvergure mondiale et qui sont crédités pour son succès. Le Colloque international annuel, qui s'est tenu fin janvier, a été loccasion de repenser les engagements respectifs des différents acteurs. Bien quelle soit singulièrement méconnue en France et parfois confondue avec lAction Française, une organisation néo-royaliste dont elle partage le sigle, lAlliance Française est renommée partout dans le monde pour lenseignement du français quelle offre et dont elle fait sa mission principale. Sa situation est aujourdhui délicate. Elle peut céder aux pressions dalliances influentes qui, coalisées, sopposent à son projet de Charte tel que rédigé, ou ignorer les revendications qui lui sont adressées et se valoir linimitié dalliés qui ont jusquici soutenu son uvre à létranger et dont elle ne peut se passer. Un réseau dentités autonomes Ce nest pas une affaire dargent. Les deniers publics, sils permettent au corps diplomatique de représenter la République avec apparat, ne financent pas les alliances à létranger qui sont entièrement autonomes et sont gérées par des conseils dadministration composés délus locaux. Elles établissent leurs propres budgets, rentabilisent leurs programmes et gèrent lintégralité de leurs dépenses et de leurs revenus. Les membres des Conseils dadministration qui les supervisent, tous des bénévoles, contribuent leur connaissance du terrain local et hypothèquent leurs ressources dans les succès des ces entreprises dont ils sont responsables sur leurs biens propres. De surcroît, les contribuables des pays hôtes octroient généralement aux alliances des exonérations fiscales que leur confère leur statut de sociétés sans but lucratif, un avantage primordial qui aide lorganisation à rivaliser avec ses concurrents. Phare dune francophonie plurielle qui regroupe de nombreux intervenants, la République française joue gros dans ce face à face. Le gouvernement ne participe financièrement que de manière très humble au succès de lAlliance Française qui, avec près de 800 écoles de langue, enseigne à environ 380 000 étudiants chaque année. Or, la tendance mondiale pointe vers une érosion progressive de la langue française et le taux de croissance du français, au cours du dernier siècle, est presque de moitié inférieur au taux de croissance de la population mondiale. Des résultats providentiels Si la protection de la langue française à létranger est une considération importante du Ministère des Affaires étrangères (MAE), le réseau de lAlliance Française présente toutes les garanties dune excellente affaire. Il coûte peu à lÉtat et offre un rendement inégalé. Quand les circonstances le justifient, la France envoie ses agents et les « prête » à certaines alliances pour assumer la direction administrative ou pédagogique, une contribution qui se chiffre de 5% à 10% de leurs budgets de fonctionnement. Le MAE gagne de ce fait même un certain contrôle sur la gestion des opérations. De cela, les critiques se plaignent. Ils déplorent également quon « ne prête quaux riches », que les détachements de personnels se font seulement auprès des grandes alliances, celles qui ont les moyens et ont le moins besoin dassistance mais qui offrent une vitrine culturelle plus large. Ils regrettent que les petites alliances implantées en terres fertiles, qui présenteraient des perspectives de développement séduisantes moyennant une aide bien calibrée, sont laissées pour compte et que celles-ci sont parfois contraintes de fermer leurs portes, leur potentiel irréalisé.
Il est certain que la modicité des budgets du ministère, celle-là même qui a amené les diplomates français à faire grève le 1er décembre dernier, ne joue quun rôle très accessoire dans le succès des alliances françaises dans le monde. Le gouvernement est lucide. Le chef dÉtat, M. Jacques Chirac, Président dhonneur de lassociation, déclarait récemment aux représentants des alliances venus le rencontrer à quel point les résultats étaient providentiels : « On touche là au miracle ! Que, depuis plus d'un siècle, des hommes et des femmes de tous pays, qui goûtent la culture et la langue françaises, prennent en charge de les faire aimer à leur tour et s'y investissent de toute leur âme, c'est un miracle ! » Une question de contrôle Il semble donc paradoxal, au moment où la France compresse ses budgets et que le nombre de ses détachés fond comme neige au soleil, de chercher à introduire une nouvelle Charte qui risque de fragiliser les fondations du réseau en remettant en cause ses principes plus que centenaires. Présenté sous forme de « contrat de bonne foi » la Charte cherche à systématiser les rapports complexes et parfois épineux entre létat, lAlliance de Paris et les Conseils dadministration des alliances implantées à létranger. Mais en plaçant les personnels « détachés » sous lautorité directe des ambassades et en réclamant que leur soient accordées systématiquement une « large autonomie daction » et « lautorité sur tout le personnel », la structure préconisée érode lindépendance et lautorité des Conseils locaux. Par ailleurs, pour bénéficier des largesses fiscales octroyées aux alliances par les pays hôtes, celles-ci doivent être de droit local et sous le contrôle effectif des ressortissants de ce pays. Pour reprendre la métaphore utilisée par un ambassadeur auprès de Jean-Claude Jacq, la Charte aura-t-elle pour conséquence de faire des alliances le « faux-nez » du ministère ? Préparé sans consulter ses partenaires, présenté sans discussion publique, le projet a été accueilli avec scepticisme, parfois ressentiment. Dans ce vaste maillage de bonnes volontés où évoluent environ 200 agents français et des milliers de bénévoles, on rencontre des fonctionnaires enthousiastes, professionnels sincères, convaincus et acquis à la cause, disent les représentants des alliances de l'étranger. Ils sont nombreux à avoir prouvé leur désintéressement et un dévouement infaillible, mais ils soulignent également qu'il serait hardi den conclure que ces fonctionnaires sont tous, uniformément, du plus haut calibre ou des « experts », comme le Secrétaire général le présuppose. Comme toute organisation, lAlliance a ses étoiles et ses imperfections et les Conseils locaux, qui sont exclus du processus de sélection des candidats, qui voient les ambassadeurs et les consuls venir et sen aller, ne souhaitent pas hypothéquer leurs bonnes fortunes à une loterie dont ils nont aucun contrôle. Heurtés dêtre mis devant un fait accompli, les délégués du dernier colloque ont exprimé leur déception et constaté avec amertume que leurs efforts et leurs initiatives semblaient rarement valorisés. Au lieu de « lorganisation sans centre ni sommet » que leur promettait Jacques Chirac, ils se voient davantage confrontés à une organisation pyramidale étatique qui cherche à placer les agents français à son sommet et reléguer à sa base les bénévoles, chevilles ouvrières de sa réussite. Un contrat de bonne foi
Bien quimparfait, ce projet tente pourtant de clarifier les rôles, responsabilités et obligations de chaque partenaire. Vu la complexité de lactuelle structure, les points de repère ne sont pas toujours évidents. Pour cause. LAlliance de Paris appuie son réseau grâce à un entrelacement complexe de partenariats avec divers ministères et organisations daction culturelle. Mais elle na pas la maîtrise de son budget et nexerce aucun contrôle ou pouvoir sur les personnels qui lui sont détachés. Ceux-ci se voient parachutés aux quatre coins du monde sans même une entente écrite avec les alliances daccueil une « lettre de mission », comme la désigne le MAE qui préciserait leurs rôles. Pour des raisons inexpliquées, ces documents ne sont presque jamais rédigés et seule la lenteur de « ladministration française » est à incriminer pour cet état de fait, selon Jean-Claude Gonzalez, représentant de lAlliance de Paris. Un audacieux modèle pour se réinventer Un nouveau modus vivendi serait peut-être souhaitable. Selon Jean-Claude Jacq, lAlliance de Paris serait mieux équipée pour épauler son réseau si celle-ci avait la maîtrise directe de son budget de fonctionnement, global et adéquat, moyennant une dotation de létat. À plus dune reprise, le Secrétaire général sest fait un défenseur de plus en plus vaillant de cette hypothèse novatrice qui a pour modèle le Goethe-Institut, partenaire autonome auquel le gouvernement allemand délègue la responsabilité de formuler et de mettre en place sa politique culturelle et linguistique à létranger. Lidée, chaque fois quelle est mentionnée en public, génère allégresse et applaudissements auprès des bénévoles et des fonctionnaires réunis. On y voit le moyen pour lAlliance de déployer enfin ses ressources à long terme en fonction de ses priorités qui, pour linstant, restent celles que formulent des gouvernements changeants dont les impératifs varient. Cette idée, si elle doit un jour devenir projet, doit recevoir lappui du président Jacques Viot, haut fonctionnaire, ambassadeur de France, dune fidélité infaillible à lÉtat. Lobstacle est de taille car, sous des aspects affables et effacés, cet octogénaire pimpant est reconnu pour avoir la gâchette facile et éliminer avec adresse obstacles et détracteurs. Bien que lAlliance senorgueillisse dêtre un forum de libre expression, « parfois le seul dans les pays totalitaires », comme le remarquait Jacques Chirac, certains administrateurs se plaignent que la discussion à Paris ne soit aussi ouverte que dans le reste du monde. La tâche nest donc pas aisée pour le Secrétaire général, normalien, polyglotte qui excelle dans cinq langues, intellectuel éloquent et spécialiste en égyptologie. Les pressions qui sexercent sur lui, de la base au sommet, sont énormes et souvent contraires. La réception qua reçu son projet de charte la troublé. En privé, il reproche aux Alliances dissidentes leur « déloyauté » alors quil considérait leurs représentants comme « ses amis et ses alliés ». À la suite de ce revers remarqué, il se plaint dêtre désormais tenu en suspicion par le Quai dOrsay. De son point de vue, le problème est à régler directement entre les alliances et le MAE. Les étrangers, eux, ont des difficultés à distinguer qui fait quoi dans cet imbroglio. Ils estiment avoir un partenaire indivisible et cest la France. Quelle sexprime du boulevard Raspail ou du Quai dOrsay leur est indifférent : aux Français de sentendre ! Un étatisme implicite Or les craintes dinterventionnisme du Ministère sont réelles et bien fondées, même si à Paris on sen défend ou on en minimise les implications. Un récent impair commis par lambassadeur de France au Canada, Philippe Guelluy, a surpris plus dun observateur lorsque celui-ci sest défait de la réserve qui convient à un diplomate et à lhôte dun pays étranger , pour se fourvoyer dans une empoignade logomachique qui avait pour objectif de ravir le contrôle dune alliance canadienne dun Conseil dadministration qui souhaitait la clarification des rôles respectifs des divers partenaires. Un « autonomisme » qui déplaisait. Cette intrusion a été remarquée dans le réseau et les délégués risquent d'être dautant plus dubitatifs quand on essaiera de les convaincre que les conséquences de la Charte sont inoffensives. Un impératif de solidarité Au vu du déclin progressif du français dans le monde, lheure ne devrait pas être au dissentiment. Les enjeux sont trop importants. Il est temps de rallier les troupes et dappeler la réserve. La langue française sétiole sur notre planète et ceux qui sont chargés de la protéger pèchent par un excès de confiance imméritée. La République française devrait réaliser quelle tient entre les mains la poule aux ufs dor et quelle risque de loccire par maladresse, on peut le penser, plus que par dessein. Ce nest le moment, ni de changer dalliés, ni de se faire des ennemis. Quant aux détachés français, ils nont certainement pas le goût de servir de cheval de Troie au cur de leurs alliances daccueil. Les revendications sont simples : les alliances de létranger ne désirent pas être traitées comme des auxiliaires de lÉtat, mais reconnues comme des partenaires de plein droit, égaux, et souverains. Et confiants dans leurs amis Français ! Frédéric Geisweiller |
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